En 2016, à Melbourne, trois entrepreneurs australiens – les frères Alex et Anthony Zaccaria, et leur associé Nick Humphreys – gèrent une agence de marketing digital, Bolster, spécialisée dans la musique et le divertissement. Leur quotidien est fait de comptes Instagram de groupes et de festivals : chaque nouveau single, chaque date de tournée exige de changer l’ unique lien autorisé dans la bio. Une contrainte absurde, source de clics perdus et de frustration permanente.
Un soir, ils demandent à un développeur de coder une page minimaliste permettant d’afficher plusieurs liens derrière une seule URL. Six heures plus tard, la première version de Linktree est en ligne. Le lancement soft, notamment via Product Hunt, provoque un engouement immédiat : environ 3 000 inscriptions en une nuit, au point de faire crasher les serveurs. Alicia Keys devient l’une des premières célébrités à l’adopter. Le concept est d’une simplicité radicale : un lien unique dans la bio Instagram (puis TikTok, YouTube, Twitter, etc.) qui ouvre sur une page personnalisable regroupant tous les contenus, boutiques, playlists ou dons.
Le modèle freemium séduit d’abord les artistes et influenceurs, puis s’étend aux marques, médias et entreprises. La plateforme se développe organiquement grâce au bouche-à-oreille et à la croissance explosive des réseaux sociaux.
Le premier tour de table institutionnel arrive en octobre 2020 (environ 10,7 millions de dollars en Series A). Suivent une Series B de 45 millions en mars 2021, puis une Series C de 110 millions en mars 2022, valorisant l’entreprise à 1,3 milliard de dollars et lui conférant le statut de licorne australienne. Au total, Linktree a levé plus de 165 millions de dollars auprès d’investisseurs comme Index Ventures, Coatue, Insight Partners et AirTree Ventures.
Aujourd’hui, Linktree compte plus de 70 millions d’utilisateurs dans le monde (chiffres 2025-2026). Ses pages génèrent un trafic considérable – on estime qu’elles représentent près de 2 % du trafic total vers Amazon. Les revenus ont suivi : estimés autour de 37 millions de dollars en 2023, puis environ 55,5 millions en 2024, avec des projections plus élevées en 2025. L’entreprise, toujours dirigée par Alex Zaccaria, a élargi son offre au-delà de la simple liste de liens : analytics, monétisation (boutiques, produits numériques, liens sponsorisés), collecte d’emails, intégrations e-commerce et outils de commerce social. Elle s’est imposée comme l’infrastructure de référence entre les plateformes sociales et les sources de revenus des créateurs.
Ce succès repose sur une intuition juste : transformer une limitation technique des réseaux en opportunité d’agrégation et de conversion. Linktree n’a pas inventé un produit complexe ; il a créé une catégorie – le « link-in-bio » – et en a capturé une large part grâce à la simplicité, la reconnaissance de la marque et un timing parfait avec l’essor de l’économie des créateurs.
Les concurrents actuels
Le marché du link-in-bio s’est depuis beaucoup densifié. De nombreux acteurs proposent désormais des alternatives, souvent plus spécialisées ou moins chères. Voici les principaux challengers en 2025-2026 :
- Beacons (USA) : L’un des rivaux les plus sérieux. Positionné comme une suite tout-en-un pour créateurs (page de liens + boutique + email marketing + media kit automatisé). Forte sur la monétisation et l’expérience créateur, notamment auprès des utilisateurs TikTok. Offre un plan gratuit avec frais sur les ventes.
- Carrd (USA): Idéal pour ceux qui veulent une vraie page web one-page plutôt qu’une simple liste de boutons. Très flexible en design, prix extrêmement bas (autour de 9-19 $ par an). Moins orienté commerce natif, mais parfait pour portfolios et pages personnalisées.
- Stan Store (USA): Orienté vente de produits digitaux, coaching et cours. Checkout en un clic, frais de plateforme faibles ou nuls selon les plans. Plus cher (à partir de ~29 $/mois), mais très performant pour les créateurs qui monétisent directement.
- Later (Linkin.bio) (Canada&USA) : Transforme le feed Instagram en grille cliquable et shoppable. Intégré à l’outil de planification Later, il séduit surtout les marques lifestyle, mode et e-commerce.
- Lnk.bio : Alternative budget, avec options à très bas prix mensuel ou paiement unique à vie. Simple et accessible.
- Autres acteurs notables : Campsite (fort sur les analytics / USA), Taplink (paiements et formulaires intégrés / Russie), Milkshake (construction mobile-first / USA), ainsi que des solutions plus généralistes comme Bitly ou des builders de sites légers.
Existe-t-il des alternatives françaises ou européennes ?
Le marché français a vu émerger plusieurs outils link-in-bio ces dernières années, souvent mis en avant pour la conformité RGPD, l’hébergement en Europe et le support en français. Parmi les plus cités en 2026 :
- Korli — Outil français, orienté conversion, avec des « Smart Rules » (contenu dynamique selon la source du trafic), interface et support en français, conforme RGPD.
- Linkette — Hébergé à Paris, design européen, IA basée sur Mistral (français), positionné sur la souveraineté des données.
- ULTIME.Bio — Gratuit, pensé pour les francophones, avec de nombreux blocs de contenu.
- Wee.bio / Taap.it — Solutions françaises proposant link-in-bio + outils marketing (QR codes, analytics, etc.).
- Bio.ax — avec analytics et intégrations (Spotify, YouTube…).
- Vitrine numérique — Alternative gratuite française récente, mise à disposition sur ce site et activable après acquisition du pack à 0 euros « Vitrine Numérique » accessible depuis notre boutique…
Ces acteurs restent plus petits que Linktree ou Beacons, mais ils gagnent en popularité auprès des créateurs et entrepreneurs français qui privilégient la localisation, le RGPD et un support en français.
Linktree conserve bien évidemment aujourd’hui un avantage de notoriété et d’intégration, mais la concurrence pousse à innover sur la monétisation, le design et les fonctionnalités créateur. Beaucoup d’utilisateurs combinent désormais plusieurs outils selon leurs besoins : Linktree pour la simplicité et la reconnaissance, Beacons ou Stan pour la vente, Carrd pour le contrôle créatif.
En résumé, Linktree a transformé une contrainte technique en standard de l’internet social. Son histoire illustre parfaitement comment un produit ultra-simple, lancé au bon moment, peut capturer une catégorie entière – même si, aujourd’hui, le marché n’est plus un monopole.

