Masahiro Hara, l’ingénieur japonais à l’origine d’un langage universel

Scanner un QR code est aujourd’hui devenu un geste banal : on le fait au restaurant, dans un train, sur une affiche ou un colis.

Derrière ce carré noir et blanc, devenu l’un des symboles les plus reconnaissables du monde numérique, se cache pourtant une histoire discrète mais pas banale, une histoire profondément japonaise, et le parcours d’un ingénieur resté longtemps dans l’ombre : 

Masahiro Hara. 原 昌宏, le « papa » du QR code

Né le 8 août 1957 à Tokyo, Masahiro Hara se forme au génie électrique et électronique à l’université Hosei. Diplômé en 1980, il rejoint Denso, équipementier industriel et filiale du groupe Toyota. À cette époque, le Japon incarne l’excellence industrielle mondiale : rigueur des processus, obsession de la qualité et amélioration continue. Hara s’inscrit pleinement dans cette culture. Il n’est pas là pour inventer un produit grand public, mais pour résoudre des problèmes concrets, au plus près du terrain.

Une invention née sur les chaînes de production

Au début des années 1990, l’industrie automobile japonaise atteint un niveau de complexité inédit. Des milliers de composants circulent sur les chaînes de montage. Les codes-barres traditionnels montrent leurs limites : trop lents, trop fragiles, trop pauvres en information. En 1992, au sein du département Recherche et Développement de Denso — futur Denso Wave — Masahiro Hara reçoit une mission précise : concevoir un nouveau système de codage capable d’améliorer la traçabilité industrielle.

L’objectif est clair, presque austère : gagner du temps, réduire les erreurs et fiabiliser les processus. Le QR code ne naît pas d’une vision marketing, mais d’une exigence industrielle. Dans la culture japonaise, l’innovation n’est pas un coup d’éclat, mais une réponse méthodique à un besoin réel.

Le go, ou l’influence silencieuse de la culture japonaise…

C’est lors d’une pause déjeuner, au cours d’une partie de go, que l’intuition décisive apparaît. Le go, jeu de stratégie millénaire, repose sur une grille régulière où se confrontent des jetons noirs et blancs. On y pense en termes d’équilibre, d’espace, de territoire, de lecture globale plutôt que de progression linéaire.

Masahiro Hara perçoit immédiatement la puissance de cette logique visuelle. Les motifs noirs et blancs, organisés sur une grille, pourraient servir à encoder de l’information de manière dense et efficace. Cette inspiration n’a rien d’anecdotique : elle traduit une manière japonaise de penser les systèmes, où la simplicité apparente masque une grande profondeur structurelle.

En 1994, à l’âge de 37 ans, Hara finalise le QR code (Quick Response Code). Ce code-barres bidimensionnel, composé de modules carrés noirs sur fond blanc, reprend les principes fondamentaux du go : une grille, un équilibre entre vide et plein, une lecture globale instantanée. Le QR code n’est pas seulement fonctionnel ; il est aussi, à sa manière, harmonieux.

La quête de la vitesse et de la fiabilité

Masahiro Hara poursuit une ambition simple : créer un code lisible plus rapidement qu’un code-barres classique, sans erreur, quelle que soit son orientation. De cette exigence naissent les trois carrés emblématiques du QR code, appelés repères de position. Grâce à eux, le scanner identifie instantanément l’orientation du code, sans nécessiter d’alignement précis.

Ce choix est typiquement japonais : une solution élégante, dictée par l’usage, et non par l’esthétique. Ironie de l’histoire, ces repères techniques deviendront l’élément visuel le plus reconnaissable du QR code dans le monde entier !

Une technologie pensée pour le collectif

L’un des choix les plus déterminants de Masahiro Hara et de Denso Wave n’est pas technique, mais philosophique. Le QR code n’est pas verrouillé par des licences coûteuses. Il n’est pas transformé en technologie propriétaire. Son usage est laissé libre.

Dans plusieurs entretiens, Hara explique que l’objectif n’a jamais été le profit immédiat, mais l’amélioration globale de l’efficacité et de la communication. Cette décision reflète une valeur profondément japonaise : privilégier l’intérêt collectif à l’avantage individuel. Sans ce choix, le QR code serait probablement resté cantonné à l’industrie automobile japonaise.

Une reconnaissance tardive, à l’échelle du monde

Pendant longtemps, Masahiro Hara reste inconnu du grand public. Son invention circule, se diffuse, s’impose, mais son nom demeure absent des récits technologiques. Ce n’est qu’avec la généralisation des smartphones, puis l’explosion des usages du QR code après la pandémie de Covid-19, que son rôle est pleinement reconnu.

Aujourd’hui, le QR code est utilisé partout : dans les paiements — plus de deux milliards de transactions quotidiennes en Chine — pour la billetterie, la santé, l’immobilier, la publicité, l’information ou encore l’industrie. Et d’autres applications sont toujours possibles ou à inventer, comme nous l’avons fait avec notre porte-clé numérique. En 2014, à l’occasion du vingtième anniversaire de son invention, Masahiro Hara reçoit le Prix européen de l’inventeur. En octobre 2024, pour les trente ans du QR code, il est invité d’honneur de la dixième édition de l’événement 1to1 Expérience Client à Biarritz. Le 8 août, date de sa naissance, est désormais célébré comme la Journée mondiale du QR code. En 2024, Hara travaillait toujours pour Denso.

L’héritage d’une ingénierie japonaise

Masahiro Hara incarne une vision de l’innovation aujourd’hui rare : résoudre un problème réel avant de chercher un marché, privilégier la simplicité à la sophistication inutile, concevoir pour l’usage plutôt que pour l’effet, penser collectif plutôt qu’individuel. Le QR code est ainsi devenu un standard mondial, un outil universel, presque un langage visuel partagé.

Si le QR code a conquis le monde, ce n’est ni par effet de mode ni par la force du marketing. C’est parce qu’il est le produit d’une ingénierie rigoureuse, ancrée dans une culture où l’efficacité, l’harmonie et le sens du collectif priment sur la mise en scène. Masahiro Hara n’a pas cherché à inventer le futur. Il a cherché à mieux organiser le présent — et c’est précisément cette modestie qui a rendu son invention universelle et durable.

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